Le terroir : quelles applications pratiques ?

Résumé

La notion de terroir ne permet pas en général d’applications pratiques pour le choix des techniques d’entretien du sol. Pourtant, par la méthode utilisée, grâce à une approche globale du sol, il est permis de comprendre quels éléments liés au sol sont déterminants dans la qualité d’un terroir.
Outre le statut de l’eau dans le sol qui conditionne la bonne maturité des baies, il semble que le terroir soit très marqué par le calcium, le fer, les oligo-éléments et la qualité des humus du sol.
A travers l’exemple des terroir d’une petite appellation, Irouléguy en Pays-Basque, l’auteur illustre la démarche utilisée pour comprendre ce qui détermine la qualité d’un terroir et comment le viticulteur peut le valoriser.

Tout le monde s’accorde à donner à la géologie, la pédologie et la climatologie un rôle de premier rang dans la définition du terroir. Mais qu’en est-il du lien de ces sciences avec la viticulture, c’est à dire l’agronomie moderne ?
Si, de la connaissance du terroir à la démarche de fertilisation, un lien doit exister, les habitudes viticoles font souvent oublier la première notion pour ne regarder plus que les exportations de la vigne, et le niveau de remplissage du sol en nutriments (voir les préconisations des laboratoires d’analyse de sol).
Une démarche scientifique globale existe pourtant, à travers la méthode utilisée pour allier les aspects pratiques de fertilisation et le respect des caractéristiques du terroir.
Voici quelques réflexions pour enrichir le débat, agrémentées d’une illustration sur le terroir d’IROULEGUY en Pays basque.

Avant de parler des éléments qui composent la notion de terroir, il faut rappeler que le terroir ne peut s’exprimer dans la qualité du raisin que si celui-ci est récolté à maturité. Or, la circulation de l’eau dans le sol conditionne bien souvent l’état de maturité des raisins à la vendange, sous climat océanique autant que sous climat méditerranéen.
La vigne entretien avec l’eau une relation ambiguë : elle sait la transformer en alcool mais doit pouvoir vivre un stress hydrique en été pour mûrir, sans «mourir de soif » !

Sous climat océanique, pour cesser de pomper l’eau à l’excès, la vigne rencontre dans les sols deux alliés potentiels : les sables et les argiles. Plus la proportion de l’un ou de l’autre est forte, plus le stress hydrique est possible en été : les sables laissent passer l’eau rapidement, alors que les argiles la retiennent avec une forte énergie. A l’opposé, les limons n’offrent pas cette possibilité car ils donnent des sols qui se ressuient lentement, tout en donnant trop facilement l’eau qu’ils retiennent.
Ainsi, dans le cas de sols non sableux, le couple quantité-qualité des argiles du sol (la qualité correspond à la mesure de leur surface interne) est une mesure qui permet d’approcher les conditions de maturation des raisins : plus il y en a et de bonne qualité, plus l’eau est retenue avec énergie par le sol, plus la vigne peut mûrir facilement.
La lméthode utilisée mesure ce couple quantité/qualité par une méthode dérivée d’un protocole des ponts et chaussées dite «méthode au Bleu de Méthylène ». La mesure est exprimée avec un Coefficient de Fixation de l’eau et des cations sur une échelle de 0 à 7.
Mais cette notion liée à la texture du sol n’est qu’un aspect de la relation vigne/eau, c’est souvent la manière dont l’eau va arriver ou sortir de la parcelle considérée qui peut donner la sanction finale : la vigne mûrit bien ou non. Par exemple, si le relief de la parcelle est en creux, ou si l’horizon pédologique de profondeur est plus limoneux qu’en surface, l’eau traîne, la vigne mûrit trop lentement et le terroir s’exprime mal.

Sous climat méditerranéen, à l’inverse, le choix des porte-greffes et cépages doit permettre une résistance optimum aux conséquences d’une sécheresse qui peut bloquer la maturité des baies et créer une acidité des baies qui n’est pas liée au terroir.

Cette question de la relation avec l’eau est essentielle pour comprendre le potentiel viticole d’un sol, c’est la première difficulté à vaincre pour pouvoir parler d’expression du terroir.

Les minéraux du sol

Il semble qu’on omette souvent en viticulture de tirer toutes les conséquences de l’origine géologique des sols. La roche d’origine contient des minéraux qui, en s’altérant, vont donner les éléments constitutifs du sol : Potassium issu des micas ou des feldspaths, Calcium issu du calcaire ou des amphiboles, Magnésium issu de la dolomie ou des minéraux comme les péridots ou les pyroxènes, Fer issu des micas noirs ou des minéraux ferro-magnésiens, etc. La qualité de la roche mère donne ainsi une certaine proportion de minéraux au sol.
En oubliant cela, la viticulture moderne a souvent conduit à une surfertilisation potassique qui a fait chuter l’acidité des vins ces 20 dernières années : de nombreux sols viticoles viennent de roches riches en micas qui s’altèrent en Potasse(1).
Parmi les minéraux du sol, certains semblent jouer un rôle particulier dans la définition du terroir, il s’agit du Calcium et du Fer. Ces deux éléments ont une place centrale dans la qualité du complexe organo-minéral(limons et argiles liés aux humus du sol).

Le calcium

Plus que la notion de pH des sols, qui est une mesure trop globale pour être pertinente (le pH autour des racines n’a rien à voir avec le pH de la solution du sol), le taux de Calcium est un bon indicateur de la qualité d’un terroir.
Cet élément est très présent dans les sols issus des sédiments marins ou fluvio-lacustres, par exemple, en Aquitaine, dans les sols issus du calcaire à astérie de Saint Emilion, les molasses des coteaux de Bergerac ou les dolomies du Pays-Basque.
Il est nécessaire à la structuration du sol, donc son aération et sa porosité(régulation de la circulation de l’eau), il joue aussi un rôle dans la qualité du complexe organo-minéral, par la stabilisation du lien assuré par le Fer(2).
C’est l ‘élément stabilisant du sol.
La méthode utilisée mesure le Calcium du sol en exprimant la mesure par un taux de saturation du complexe organo-minéral.

Les grands terroirs sont souvent proches de la saturation en Calcium. L’excès de Calcium dans les sols très calcaires n’est pas favorable aux grands terroirs car cet excès rend tous les métaux(oligo-éléments) immobiles, donc diminue le potentiel qualitatif des sols(voir plus loin le rôle des oligo-éléments). A l’inverse les sols désaturés en Calcium sont souvent lessivés en minéraux et oligo-éléments, donc moins qualitatifs.
Notons que certains terroirs viticoles de renom ont depuis le 19ème siècle été marnés par des calcaires argileux(observable aujourd’hui dans des sols sur Saint Emilion et Margaux)

(1) Voir compte rendu de l’Académie de l’agriculture française du 7/12/1988
(2) Le Fer est le lien qui associe le pôle minéral, limons et argiles, aux humus, ce lien n’est stable qu’en présence de Calcium qui maintient le potentiel d’oxydoréduction au bon niveau (S BRUCNER in «pédologie »)


Le Fer

Le Fer est très présent dans certains sols de graves rouges alluvionnaires, certains calcaires, les grès du Trias, etc… cet élément est toujours lié à de grands terroirs en Aquitaine. Son rôle est traditionnellement associé à la synthèse des anthocyanes. Le Fer sous forme d’ions ou d’hydroxydes joue surtout un rôle dans les processus d’oxydo-réductions à la base de la nutrition des plantes.


La méthode utilisée mesure trois forme de Fer dans les sols afin de connaître la fourniture potentielle en Fer du sol et le niveau des formes de Fer liées aux humus, aux argiles ou aux limons fins.

Dans chaque appellation d’Aquitaine, les meilleurs terroirs sont associés au Fer en excès : par exemple, les sols issus du Calcaire à astéries(saint Emilion, Castillon ou Barsac), des sables du Tertiaire et du quaternaire de Saint Emilion(de Figeac à Cheval Blanc) ou des graves du Médoc (Margaux)

Les oligo-éléments

Chaque oligo-élément présent dans le sol joue un rôle clé de cofacteur enzymatique dans la synthèse des molécules complexes que la vigne produit, les protéines notamment. Ces molécules seront les précurseurs des arômes retrouvés dans le vin. Ainsi, chaque roche mère apporte en quantité et en proportion une diversité étonnante de « contexte » dans lequel la vigne construit ses arômes propre au terroir.
Par la connaissance de la roche mère, la méthode utilisée évalue le potentiel en oligo-élément de chaque sol. Le contexte d’évolution des sols permet de diagnostiquer le lessivage des oligo-éléments repérés.


La qualité des humus

Le pôle organique du sol joue le rôle de moteur dans la mise en route des processus liés à l’alimentation des plantes : minéralisation de l’Azote mais aussi mise à disposition par l’activité microbienne de tous les nutriments de la vigne, à l’exception de la potasse. La qualité des humus conditionne la qualité de la vie microbienne, sous dépendance des conditions du milieu : aération, type de végétaux en décomposition(ou d’apports organiques), circulation de l’eau…Ainsi, la présence de minéraux ou d’oligo-éléments n’est efficace que si la vie microbienne offre à la vigne les conditions de leur utilisation.
La méthode utilisée permet de doser la qualité des humus au laboratoire, on en déduit la qualité de l’activité microbienne possible.
Les grands terroirs possèdent toujours une vie microbienne équilibrée.


C’est à travers l’observation du sol et de son contexte qu’il est possible de comprendre ce qui est propre à chaque terroir et comment le viticulteur peut le valoriser. Ainsi, avec l’outil de compréhension apporté par la méthode utilisée, le viticulteur peut choisir le mode de chaulage optimum, la gestion des apports organiques et minéraux pour respecter les qualités du terroir qu’il met en valeur.

Pour illustrer notre propos, voici une description de quelques terroir de l’appellation IROULEGUY du Pays Basque.


IROULEGUY : « la rencontre des extrêmes »

1 les aspects liés à l’eau

Les vignes sont implantées en règle générale sur des sols en pente, parfois extrêmes, aménagée en terrasses. Ces pentes combinées avec des textures souvent extrêmement grossières (plus de 60% de sables sans argile) permettent des conditions de maturation exceptionnelles sous un climat extrêmement humide ! (plus de 1 500 mm de pluies annuelles) On doit en effet souligner que les potentiels de vigueur sont rarement élevés(pas d’horizon de profondeur à Coefficient de Fixation supérieur ou égal à 2), les sables très présents(facteur de réchauffement et de précocité) et les expositions bien choisies.
Les structures de sols sont très bonnes dans les pentes et les terrasses, induisant des possibilités d’activité microbienne fortes(voir ci-après).
La combinaison de structures favorables et de textures légères permet à la vigne un enracinement profond. Cette profondeur d’enracinement est garant d’un approvisionnement régulier en eau des ceps, sans excès malgré le climat humide, conditions d’une bonne maturation des baies.
On doit malgré tout noter localement des tassements induits par une présence forte de limons issus de certaines zones de grès très fins dit « Merlat ». Ces tassements- d’autant plus fréquent là où la pente est moins forte- peuvent occasionner des problèmes de vigueur trop faible ou trop forte.
On doit aussi mentionner des passages d’eau en profondeur, pas toujours repérés par le viticulteur, sur tout type de géologie, qui perturbent les vignes, provoquant ici du pourridié, là des maturités difficiles à obtenir ou des problèmes de conservation des vins.

2 les aspects liés aux Calcium et au Fer

Les sols sont structurés autour de liens très puissants qui permettent de lutter efficacement contre des lessivages climatiques tout aussi puissants :

- Sur les sols issus de grès rouges du Trias (plus de 70 % des sols de l’appellation), le Fer lié à la matière organique est extrêmement présent et constitue indéniablement un facteur de qualité pour les vins : couleur et concentration. Si le Calcium est peu représenté, certains grès en contiennent une petite source par la calcite. Les apports vont donc viser
non à augmenter un pH pour satisfaire une norme théorique mais plutôt à enrichir la source de Calcium par des chaulages à mini dose(300 à 500 Kg/hectare de calcaire broyé)

- Sur les sols issus de Dolomie du Trias ou Jurassique, moins fréquents, les Calcium et Magnésium très présents offrent également des conditions très intéressantes pour obtenir des vins expressifs, c’est à dire aromatiques avec des maturations progressives.

- Sur les sols issus d’Ophytes du Trias, c’est l’ensemble des liens Fer, Calcium et Magnésium très présents qui assure un bon potentiel qualitatif.


3 les minéraux des sols

La forte présence de Micas blancs dans les sols issus de grès est une source de Potasse qu’il ne faut pas sous estimer au risque d’avoir dans les vins des chutes induites d’acidité qui gênent la conservation. Ainsi, il est essentiel d’intégrer cette fourniture naturelle et de stopper tout apport de Potasse par les engrais.
De plus les niveaux extrêmement bas en Phosphore et Magnésium sont générateurs de problèmes végétatifs. Les carences en Magnésium sont fréquentes et parfois difficiles à solutionner par les apports au sol parce qu’augmentés par les engrais potassiques. L’utilisation fractionnés d’engrais magnésiens chaque année à 60 U est souvent nécessaire.

4 les oligo-éléments

Déposé avec le Fer, le Manganèse est très présent dans les sols issus des grès du Trias. Ce métal est toujours associé aux grands terroirs, il est un bon indicateur de la présence des autres oligo-éléments dans le sol.
La dolomie et l’ophyte sont des roches également riches en oligo-éléments.

5 les matières organiques et l’activité microbienne

S’il est périlleux de rapprocher qualité des vins et qualités organiques des sols de manière linéaire, il est intéressant de souligner que les meilleures parcelles viticoles restent en général des parcelles à bon niveau d’activité microbienne possible, riche en Fer de liaison et à sol bien structuré.
Sur ce plan, le terroir d’Irouléguy est marqué par des niveaux d’activité microbienne possibles très élevés, en partie expliqués par l’implantation de vignes sur anciennes fougeraies, en partie par un lien Fer surpuissant. L’entretien nécessaire du vignoble est alors réalisable par des apports de 5T/ha de compost de fumier, tous les 2-3 ans, selon les situations.


Cet exemple montre que la vigne a été implantée dans des sols exceptionnels par leur capacité à lutter contre le lessivage climatique : richesse des roches mères et qualité des humus. Le rôle du viticulteur est alors de réaliser des apports permettant d’éviter de détruire cet équilibre précaire par des apports inadaptés : gros chaulages, gros apports des Potassium.. . souvent pratiqués !

B. WEILLER


Bibliographie :

« Connaissance du sol » tomme 1. Y HERODY édt BRDA
« dictionnaire de géologie » A FOURCAULT et J-F RAOULT édit MASSON
« les terroirs de France » édit BRGM
« traité de pédologie agricole » GAUCHER édit DUNOD
« Sciences et techniques de la vigne » tomme 1. J. RIBEREAU –GAYON édit DUNOD